fbpx
Sélectionner une page

Le blogueur de StalinGulag est sorti du bois. Il s’appelle Alexandre Gorbounov, comme nous l’apprend la Radio suisse romande dans « C’est arrivé loin de chez vous». Depuis 2013, ce tweeteur insolent a une audience qui est supérieure à celle du premier ministre Medvedev et dépasse le million. Peut-être grâce à son avatar un rien provocateur et à son vocabulaire émaillé d’interjections grossières comme «khouï» (inutile de traduire) ou «yob tvaiou mat’» (« nique ta mère») ? Dans les interviews qu’il a accordées à la BBC et Euronews, on ne retrouve pas la même gouaille. Un confrère sur un autre blog se demande si c’est bien la même personne qui depuis son fauteuil d’invalide monologue sur un ton modéré et qui est aussi capable de balancer un tweet du genre: «Les lundis, c’est toujours la merde. Tout comme d’ailleurs aussi les mardis. Et c’est comme ça toute la vie» (le 8 avril).

Il ne faut pas chercher dans ses messages l’expression d’une pensée politique profonde, mais plutôt un ras-le-bol partagé par de nombreux compatriotes. Celui de retraités qui régatent avec une pension mensuelle de 200 francs ou de la petite vieille handicapée que l’on voit descendre l’escalier de son immeuble en se cramponnant à la rambarde. Autre exemple des complaintes qui paraissent chaque jour sur StalinGulag: «En Russie, 79,5 % des familles ont de la peine à se procurer le strict nécessaire. 35,4 % des foyers n’ont pas les moyens de s’acheter des chaussures et 11 % n’ont pas l’argent pour les médicaments indispensables à leur survie. Allez-y, balancez maintenant quelques milliards pour la Kirghizie ou le Venezuela. Et pendant qu’on y est, donnez encore un milliard à la Syrie» (le 3 avril).

Gorbounov ne ménage pas ses qualificatifs peu flatteurs à l’égard du pouvoir, sans que cela lui ait valu d’ennuis de la part de Dame censure. Ses parents, il est vrai, ont été perquisitionnés dans leur lointaine province, depuis qu’il est sorti de l’anonymat. Mais il ne se sent pas vraiment menacé et n’a pas l’intention de se réfugier à l’étranger, comme certains milieux qui semblent craindre pour sa sécurité le lui ont proposé. Ses positions ne sont pas toujours celles que l’on peut attendre d’un opposant. Au sujet du rapatriement de la Crimée, il a une formule choc qui le range du côté du pouvoir: «La Russie débarque en Crimée — zéro victime. Maïdan à Kiev — plus de cent morts. Maïdan à Odessa — 38 brûlés vifs. Tout commentaire est superflu» (tweet du 2 mai 2014).

Mais pourquoi Gorbounov prend-il Staline pour enseigne? Le Père des peuples n’est plus pour la majorité des Russes un objet de détestation. Au contraire: dans son enquête d’opinion parue en 2018, le centre de sondage Levada de Moscou, chiffre à 70 % la proportion des Russes qui estime que le rôle joué par Staline dans l’Histoire est positif. Levada est un institut indépendant et ne peut pas être soupçonné de sympathie pour l’ancien régime, puisqu’il a même été accusé d’être à la solde de l’étranger par le Ministère russe de la Justice. Avec le recul, l’écrasante majorité des Russes tirent ainsi un bilan positif de la période stalinienne et ont tendance à oublier ses aspects les plus cruels, de la même manière que les Français ne renient pas leur Révolution malgré ses crimes. La perte des illusions à l’égard de la démocratie et des valeurs occidentales y est aussi pour quelque chose.

Autre explication de la popularité du StalinGulag: Gorbounov serait un opportuniste. Il sait surfer sur la vague de mécontentement qui touche actuellement Poutine après l’augmentation de l’âge de la retraite et la hausse de la TVA sur l’essence. La plateforme Telegram sur laquelle il communique vaudrait 500 000 dollars. Avant de faire dans le «mediabusiness», le blogueur a gagné sa vie au poker et en Bourse. Malgré sa grave infirmité, il a su devenir indépendant et vit confortablement à Moscou. Il apprécie sa chance et personne ne doutera de sa sincérité quand il se dit triste devant le spectacle de misères que lui offre son pays.

J.-M. Bovy/09.05.2019

Désintoxiquez-vous:
lisez l’Antipresse!

• …en vous abonnant à notre lettre-magazine du dimanche matin

• ou en vous inscrivant à notre bulletin de liaison gratuit (ci-dessous).

…Et soyez assurés que vos informations ne seront revendues à personne!

Bienvenue dans la communauté de l’Antipresse!