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C’est de façon fortuite que j’appris l’existence de Sergueï Polunin, danseur de ballet de son état.

Une petite dépêche sur le site de RT France indiquait qu’il n’était plus le bienvenu à danser le Lac des Cygnes à l’Opéra de Paris, pour cause de propos homophobes et «grossophobes»(sic).

Derechef je me renseignai sur le garçon en question. Je n’ai pas été déçue. Il a bien été «désinvité» officiellement par Aurélie Dupont, qui a fait savoir que les propos du danseur sur Twitter n’étaient pas en adéquation avec ses propres valeurs, ni celles de l’institution Opéra de Paris…

Cela se passerait presque de commentaires.

Je fis donc quelques recherches, et voici ce que j’appris:

Sergueï Polunin est né en 1989 à Kherson en Ukraine. A 13 ans, il est admis au Royal Opéra Ballet de Londres. A 19 ans, il est Premier danseur (danseur étoile). C’est une pointure de celle de Nureev. Graceful beast, comme disent les Anglais. Puis il a fait travailler les tabloïds britanniques, grâce à ses «sorties» sur les réseaux sociaux, ses tatouages, sa démission… Bref, un enfant de son siècle. Un film documentaire a été réalisé à son sujet, distribué un peu partout dans le monde mais pas en France: Dancer, de Steven Cantor. Il relate le parcours d’un danseur exceptionnel, né à la fin de l’ère soviétique. Contrairement à ce qui aurait dû arriver selon le principe de «la fin de l’Histoire», il n’a pas «naturellement» géré sa vie et sa carrière à l’Ouest, comme attendu.

Pour en finir avec son pedigree, j’ajoute un détail: il a trois passeports: ukrainien, russe, serbe.

Depuis cet épisode à la gloire de la France mère des Arts, j’ai suivi les pérégrinations de cet artiste.

Tout d’abord, l’objet du délit. Plutôt les objets du délit.

De façon assez grossière, il invite les hommes à se comporter en hommes, et à ne pas laisser les femmes en devenir… des hommes! De façon très peu subtile, il invite les «gros» à se secouer, car l’obésité est dangereuse pour la santé. Last but non least, il arbore fièrement un tatouage représentant Vladimir Poutine sur son torse! Tout cela présenté sur Twitter ou Instagram.

Je ris à la pensée de ce qui doit se produire dans la cervelle d’un de nos arbitres du bon goût, connaissant leur seuil de tolérance. Je ris de bon cœur.

Suite à ces potacheries, il y a eu des articles, des entretiens avec des journalistes occidentaux, dont le prisme intellectuel peut s’avérer complètement indigent face à une telle simplicité. Son cas est une anomalie: il est malade ou dangereux. Évidemment. D’aucuns ont même prophétisé la fin de sa carrière! Une sorte de suicide.

Pour comprendre le désarroi de ces «intellectuels», il faut savoir que SP est aussi sollicité par de grands photographes de mode, car il est très gracieux. Je ne pense pas caricaturer en observant que dans leur logique, il devrait au minimum être homosexuel! Que nenni! Il en remet une couche: «Je ne veux pas voir deux Juliettes sur scène, une seule suffit, il faut Roméo ET Juliette». Il a même osé dire que voir deux hommes s’embrasser le dégoûtait! (version soft).

La presse russe s’est plutôt amusée de tout ce bazar. Et lui, au lieu de s’excuser, se justifier, il persiste, et répond avec une extrême courtoisie à des questions stupides. Il affirme qu’il a choisi son camp! Il a passé le Rideau de Fer, celui d’aujourd’hui! Grâce à ses «sorties» sur Instagram, il a en quelque sorte fait table rase.

Impossible à un artiste occidental de prendre un tel risque. Pour lui, précisément ce n’est pas un risque: c’est une purification, un nettoyage de toute tache occidentale, de tout remugle marécageux de compromis. Il a mis son cerveau au service de son âme. Il a continué à publier ses sentences sur Instagram plutôt lourdement, mais ça fait du bien aux gens trop subtils de temps en temps.

En tout cas, il n’est plus le bienvenu en Ukraine, il a perdu des contrats juteux en Europe, mais il s’en fout complètement, et il le dit. Soyons clairs: ce n’est pas un intellectuel, il ne lit pas de livres, il le dit, ne s’en excuse pas .

Ce qui me fait estimer ce garçon, c’est sa volonté tranquille de ne pas se justifier ni se renier. Pour moins que ça, certains Yankees «virils» ont vendu leur «âme» aux diablesses. J’admire son cœur à affirmer derrière qui, ou derrière quoi il se tient. Et il ne s’agit manifestement pas d’un calcul. Pas dans ce milieu. Ce n’est pas une posture.

Pour en finir avec l’intérêt que je lui porte, il entre une bonne part d’admiration pour ces artistes qui pratiquent une réelle ascèse quotidienne; celle de n’importe quel écrivain, même très assidu, n’est pas à cette mesure. Leur art implique le corps et l’âme, tout leur temps.

Résultat: les Italiens, beaucoup moins sensibles, lui offrent sur un plateau la Première de Roméo et Juliette (version Kobborg) à Vérone. Les Russes lui offrent un poste important dans le futur Théâtre de Sébastopol. Il est interdit de séjour en Ukraine. Les Serbes lui ont offert leur soutien sans faille depuis longtemps déjà. Comme le Patriarche Irénée au Patriarche Cyrille. Toutes proportions gardées. Cela en dit long sur l’état des âmes des uns et des autres.

Anne Demonet / 8.5.2019

 

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