TRIBUNE | France-Suisse, aller simple

Lorsque je suis arrivé en Suisse en 2004, c’était d’abord pour saisir l’opportunité professionnelle qui s’offrait à moi de devenir directeur général de Payot. Mais cela répondait aussi à un besoin de plus en plus pressant de quitter la France, et surtout Paris, où je vivais depuis dix ans. Aux personnes que je rencontrai à mon arrivée, j’expliquai que je quittais avec soulagement un pays en voie de sous-développement. À l’époque, cela en choqua certains. Je ne suis pas sûr que ces propos seraient aujourd’hui aussi mal compris : les quinze ans qui se sont écoulés depuis n’ont fait qu’accentuer ce qui ressemblait déjà à un déclin et qui s’est transformé au fil des années en une visible et tangible faillite. Morale, politique, sociale, économique et culturelle.

J’attendis patiemment le délai imparti de douze ans pour demander la nationalité suisse, que j’obtins en octobre 2017. Le rachat de Payot SA que j’avais effectué entre-temps, en 2014, n’avait fait que renforcer ma conviction que tout retour en arrière était désormais exclu. Mon avenir était en Suisse : l’évidence était devenue certitude. La nationalité suisse obtenue, je m’empressai d’entreprendre les démarches pour abandonner ma nationalité française : quand on vit séparés depuis si longtemps, pourquoi ne pas prononcer le divorce ? Comme je ne traîne aucune « casserole » d’ordre judiciaire, fiscal ou autre, le ministère français de la Justice, seul habilité à octroyer la déchéance de nationalité, ne put que me l’accorder.

Je ne suis donc plus « que » Suisse depuis le printemps dernier. À nouveau, je me heurte à une certaine incompréhension. Premier argument : le passeport européen serait un plus. Ah bon ? À ma connaissance, le passeport à croix blanche ouvre pourtant l’accès à autant de pays que le passeport européen ! Deuxième argument : pourquoi ne pas bénéficier d’une double nationalité ? Parce que, outre qu’on ne pourra pas me le reprocher lorsque je serai candidat au Conseil fédéral (je plaisante !), j’ai besoin d’être cohérent et d’aller au bout des choses : j’ai trop aimé la France pour ce qu’elle fut – une France d’un passé lointain que je n’ai certes pas connu – pour pouvoir encore l’aimer comme elle est. Cette France éternelle donneuse de leçons à la planète entière, c’est l’histoire de la paille et de la poutre. L’héritage des Lumières est resté dominant dans la mémoire des Français. Or si Napoléon avait mis l’abat-jour, Pétain a définitivement coupé le courant : seuls les Français n’ont pas vu l’extinction des feux. Leur regret d’avoir guillotiné le roi le 21 janvier 1793 a trouvé depuis son acte de résilience : ils l’élisent désormais tous les cinq ans. Et les entendre se réclamer de la démocratie – qu’ils ont inventée, bien sûr ! – est devenu pathétique.

Oh, certes, la Suisse n’est pas parfaite. Mais quel pays peut se targuer de l’être ? Elle a néanmoins des qualités incomparables par rapport à son voisin français, et la démocratie n’y est pas un vain mot. Comme tant d’autres étrangers, elle m’a accueilli, j’ai appris à la connaître, à m’y fondre et, comme l’écrivait Paul Valéry en 1943 : « Quant à moi je n’y ai constaté que l’excès de ce que je préfère : l’honnêteté dans les manières, la conscience dans le travail, l’absence de vantardise, de pédantisme et d’envie. »

Sans renier la modestie – parfois feinte, hélas – qui la caractérise, la Suisse devrait certainement atténuer son complexe « de petit pays » : la grandeur ne se mesure pas à la taille, mais aux valeurs, au niveau de culture et de liberté. Et ce complexe ne doit surtout pas l’amener à vouloir « copier » ses voisins, au risque sinon d’y perdre son âme et sa singularité, qui sont sa richesse.

Pascal Vandenberghe

Président-Directeur général, Payot Libraire

  • Chronique parue dans le Matin Dimanche du 20 janvier 2019.

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  1. Bonjour
    Je comprends ce choix. Aveuglé par l’illusion européenne au début des années 90, j’ai regretté un temps de ne pas avoir conservé la nationalité de ma mère (française). Aujourd’hui je ne reconnais plus dans ce pays qui part à vau-l’eau la France que j’ai tant aimée.
    Cordialement

  2. Bien dit mais un peu court.
    Certes la monarchie française est pénible, voire pesante mais il faudrait peut-être chercher qqs arguments plus puissants ; au hasard collusion a-démocratique entre gouvernement et affairisme capitaliste ..

    Un reproche qu’il est difficile de ne pas retrouver un peu partout dans le monde, Suisse itou.
    Non pas qu’un pays ne devrait pas favoriser ses intérêts mais plutôt qu’il devient difficile de distinguer, de séparer, clairement ce qui sert les ressortissants de ce qui sert des intérêts très privés de puissants établissements.

    La mondialisation capitaliste brouille (à dessein ?) les alternatives à cette gouvernance qui ne cherche “qu’à faire de la thune”, comme le disent si bien certains .. milliardaires.

    Alors oui la France, pardon, les gouvernements français (donc transitivement bcp bcp de gens) sont assez soumis à de terribles tentations qui maintiennent une sorte de ‘décalage’ entre le bien commun et les biens privés. Cela n’aide pas à rester.
    Pour autant est-ce une raison suffisante pour partir, pour fuir ?
    Je ne jetterai pas la pierre, j’ai presque fait la même chose quittant Paris pour le genevois .. français.
    Je me sens autant français que genevois (un peu suisse aussi) mais quitter ? pas facile.
    Quoique.
    La lente dérive autoritaire, la désindustrialisation continue, l’incapacité de retrouver un peu d’autonomie politique, de démocratie, risquent un jour de basculer vers une sorte de chaos difficile à vivre. La dérive du capitalisme néolibéral n’amène pas la sereine stabilité que le confort de la prospérité laissait espérer.
    Au contraire, de gros nuages, des tempêtes et quel-qu’autres fléaux sont à prévoir.