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Depuis que le dernier ouvrage de Philippe de Villiers (J’ai tiré le fil…, éd. Fayard) est sorti, la presse dans son ensemble s’est évertuée à le démolir pour cause de délire complotiste. On lui reproche en particulier d’avoir traité Walter Hallstein, premier président de la Commission européenne de 1958 à 1967, de vulgaire nazi, alors que « tous les historiens » infirmeraient unanimement cette thèse.

Personne ne vérifie rien pour autant, notamment auprès desdits historiens ni de ceux qui auraient un avis divergent mais peu importe, il suffit que quelques dévoués blogueurs s’en aillent fièrement « débunker la fake news » pour clore le dossier. Pourtant de Villiers ne visait point, en priorité, l’implication de Walter Hallstein dans le nazisme mais plutôt son enrôlement par les Américains, depuis sa « rééducation » au camp de prisonniers de Fort Getty en 1944-45 et les engagements politiques qu’il prit en contrepartie de sa dénazification facilitée. Il constate seulement qu’il existe peu de sources sur ses activités sous le régime nazi et n’est pas allé gratter plus loin car tel n’était pas son sujet.

Il nous a paru toutefois intéressant de pratiquer l’Antipresse en allant, à notre tour, débunker les débunkeurs sur ce point d’ombre. Nous avons donc nous aussi tiré quelques fils. Ils confirment l’engagement idéologique national-socialiste de Walter Hallstein.

 

Hallstein présidant la Commission en 1958.

Un profil d’apparatchik

Psychologiquement Hallstein est un carriériste. Il doit ce penchant à ses origines modestes et à l’influence de son père qui put s’extraire de la paysannerie familiale en faisant carrière dans la haute fonction publique. Walter est doué pour les études. Il enchaine brillamment diplômes et « référendariats » obligatoires en droit. Ça tombe bien car, à défaut d’ENA en Allemagne, le droit reste la voie royale pour intégrer l’élite du IIe Reich, puis de la République de Weimar. Boulimique de savoirs, il étudie aussi l’économie, l’histoire, les langues, en particulier le français, l’anglais et l’italien, qui lui servira politiquement dès 1937. Parmi ses maîtres de renom, citons le Pr. Josef Partsch (fils du célèbre géographe), qui l’aida à rédiger sa première thèse de doctorat, soutenue à Berlin en juillet 1925. Son sujet était « l’assurance vie dans le Traité de Versailles ». Un choix déjà très politique car derrière ce sujet hyper-technique d’apparence anodine, c’est tout le rejet de ce Traité par la société allemande qui transpirait. Un sentiment partagé justement par Josef Partsch. Cet Allemand francophone, qui avait enseigné à Genève et y mourut prématurément à 43 ans, connaissait le sujet de Versailles à fond. Il était intervenu dans de gros dossiers d’arbitrage et n’avait pas manqué de passer par le siège de la SDN, à Genève, qui coordonnait ces procédures et dont Jean Monnet était encore le secrétaire général adjoint. Grand admirateur de John Foster Dulles, Josef Partsch faisait également cause commune avec lui dans le but d’anéantir ce Traité inique. Fort de cette première imprégnation, on ne s’étonnera pas que Walter Hallstein se sentît très à l’aise, quelques années plus tard, avec ces mêmes Monnet et Foster Dulles.

Avec Jean Monnet

Dans sa course au statut social, il devient, en 1931, l’un des plus jeunes professeurs de droit de sa génération. L’université de Rostock, sur les bords de la Baltique, est la première à lui offrir une chaire, couvrant tout le spectre du droit privé. Il y prendra racine pour 10 ans et y vivra la révolution nationale-socialiste, de l’intérieur. Son land de Mecklenburg-Schwerin célébrait la victoire du NSDAP dès les élections régionales de 1932, ce qui lui permit d’anticiper quelque peu ses choix, lorsqu’Hitler prit les rênes du pays en janvier 1933.

La plupart de ses collègues affichèrent très tôt leurs positions, favorables ou contraires à cette « blitz-révolution » qui démarra instantanément et dont on ne mesure pas toujours le séisme juridique qu’elle provoqua. Hallstein, comme tous les opportunistes, préféra l’attentisme prudent. Au semestre d’été 1933, les archives de Rostock indiquent qu’il professait toujours un État de droit en phase avec les Lumières, doctrine honnie du nouveau régime. Mais pas question de sacrifier sa chaire prestigieuse, alors il se ravisa très vite. L’éviction des juristes récalcitrants et non aryens commençait en effet dès cette période, notamment sous le contrôle très strict des étudiants eux-mêmes. Hallstein le comprit et mit son programme à jour pour la rentrée d’automne 1933.

Du fait des lois d’aryanisation, ce sont des pans entiers de sa chaire qui devaient être actualisés sans délai, notamment quant à l’incidence des déchéances raciales dans les régimes matrimoniaux, puis dans la propriété, la taxation, les regroupements forcés, la citoyenneté, l’eugénisme, etc. Le contenu du droit civil s’en trouvait bouleversé de fond en comble. Idem pour le droit des affaires et les interdictions de gérer imposées aux non-aryens, suivie de celle de détenir des titres, sans parler de la remise en cause du principe même de personnalité morale. Idem aussi pour le droit rural qu’Hallstein enseigne et qui prend une importance politique considérable depuis la loi agraire du 29 septembre 1933. Le droit du sol, de la « racine », y devient le symbole de celui de la « race », comme l’explique  magistralement Johann Chapoutot dans La loi du sang (Gallimard, 2014; voir le Cannibale lecteur du 23 octobre 2016, Antipresse n° 47). Cette réforme replace ainsi le paysan au centre de la « Communauté » (gemeinschaft), un concept qui deviendra très cher à Hallstein dans sa future carrière européenne.

«La justice, un instrument du IIIe Reich»

Il s’implique donc à fond dans cette « rénovation du droit » (rechtsneuerung) que la Faculté a pour devoir de contribuer à construire fissa. Il se fait d’ailleurs remarquer favorablement très vite et pas seulement dans la communauté juridique. Dès 1933, il est nommé vice-président de la chambre de commerce et de l’industrie nationale-socialiste de Mecklenburg-Rostock. Les affaires locales connaissent une forte croissance, notamment dans l’aéronautique militaire. Ces succès attirent des milliers d’ouvriers et Hallstein ne manquera pas d’ajouter le droit du travail à son programme, y justifiant notamment le statut particulier des travailleurs forcés. Son lien avec l’industrie restera permanent, y compris avec IG-Farben, contrairement à ce que contestent les débunkeurs précités. A cet effet, il mobilisera beaucoup d’énergie dans le droit des affaires ce qui lui ouvrira les portes des structures professionnelles créées par le régime, sous la houlette du Reichsleiter (« gouverneur du Reich ») Hans Frank et quelques autres, lesquels deviendront ses intimes.

Une trajectoire modèle

Comme il ne perd jamais de vue sa carrière, il se met à rêver du poste de doyen de la faculté de droit et sciences économiques de Rostock. Or, à cette époque, ce ne sont plus les pairs de l’université qui en décident mais Berlin. Les critères idéologiques de sélection sont évidemment premiers. Il mettra donc à profit les années 34 et 35 pour assoir ses chances, notamment grâce à son adhésion volontaire aux associations professionnelles utiles, sans que rien ne l’y obligeât d’autre que son choix personnel. Un choix qui se traduira par une immersion politique assumée, dans la Haute administration du droit et de la Justice, l’un des centres névralgiques du système. Dès 1934, Hallstein fait ainsi son entrée, entre autres, au sein :

  • de la Nationalsozialistische Lehrerbund, NSLB (Ligue nationale-socialiste des enseignants) qui fusionnera l’année suivante avec le Nationalsozialistischer Deutscher Dozentenbund, NSDDB (l’Association allemande nationale-socialiste des maîtres de Conférence),
    – du « Bund Nationalsozialistischer Deutscher Juristen, BNSDJ (Confédération des juristes nationaux-socialistes allemands) qui deviendra la Nationalsozialistische Rechtswahrerbund, NSRB (Association des Protecteurs nationaux-socialistes du droit),
    – du Nationalsozialistische Volkswohlfahrt, NSV (secours populaire national-socialiste, dont le but politique assumé est de se substituer aux organisations religieuses chrétiennes existantes).

Ces adhésions lui permettront d’intégrer ensuite la machine de guerre et de contrôle nationale-socialiste qu’est l’Akademie für Deutsches Recht, fondée en 1933. Cette clé de voute de la refonte nazie du système juridique allemand, est aussi l’instrument de la fameuse Gleichschaltung (la « mise au pas » de la fonction publique), dont Hallstein n’est donc pas une victime mais un acteur.

Il retrouvera parmi ses membres des célébrités qu’il n’imaginait pas côtoyer d’aussi près, comme Carl Schmitt, Martin Heidegger, Carl Duisberg (cofondateur d’IG-Farben), ou encore Karl Maria Hettlage, collaborateur direct d’Albert Speer, qu’il accompagnera notamment sur l’esplanade du Trocadéro avec Hitler et qui obtiendra un siège à la CECA en 1962 (le monde est petit). Heinrich Himmler en personne s’y rendait régulièrement pour contrôler les membres et ajuster leurs orientations politiques si nécessaire. C’est son éminent collègue de Rostock, nazi de la première heure et intime de Carl Schmitt, le professeur de droit public Edgar Tatarin-Tarnheyden, qui le guida dans ses premiers pas au sein de cette élite nationale-socialiste.

Hallstein, traçant sa voie, s’engage en 1935 dans la réserve d’artillerie de la Wehrmacht, tout juste installée par Hitler cette année-là. Ce nouvel acte d’apparence anodine prend tout son sens politique lorsqu’on se rappelle que la création de cette nouvelle armée nationale était prohibée par le Traité de Versailles. C’est également en 1935 qu’il est nommé vice-doyen de la faculté de droit de Rostock. Il fut évalué à cette occasion par le Pr. Heinrich Gißel, dirigeant local du NSLB, qui ne trouva « rien de défavorablement connu politiquement » chez Hallstein et loua son « caractère impeccable, [et] toujours très engagé pour l’université ». Il transforma aisément l’essai en 1936, devenant doyen à seulement 35 ans. Ce poste clé, lui permit de montrer ses talents idéologiques dans la sélection des candidats à des postes vacants de professeurs mais également de siéger au conseil de discipline de l’université ou encore de s’occuper de son budget, le nerf de la guerre pour un carriériste.

Le business n’a pas d’odeur

Comme on l’a dit, Hallstein se fit connaître en droit des affaires, un moyen pour lui d’élargir son réseau aux entrepreneurs les plus influents et appréciés de l’époque. C’est donc sans surprise qu’on le retrouve à plancher sur la nazification du droit des sociétés, en particulier celui des GMbH, au sein de l’Académie du droit allemand. Parmi ses coéquipiers directs dans ce comité précis, c’est-à-dire ses « Kamaraden » politiques, ceux avec lesquels il se retrouve, communique, élabore, distille la bonne pensée et en fait rapport, on peut citer: August von Knieriem, membre du conseil d’administration de I. G. Farben Industrie, référent administratif « armes chimiques »  pour la Wehrmacht; Wilhelm Avieny, l’une des personnalités les plus influentes de la zone économique Rhin-Main, notamment PDG de Metallgesellschaft AG Frankfurt, membre de la SS au grade d’Obersturmbannführer et détenteur de l’épée d’honneur ; Anton Lingg, directeur administratif de la direction centrale du NSDAP; Carl Lüer, titulaire de l’insigne d’or du NSDAP et membre du CA de Opel AG ; Herbert Tengelmann, industriel du textile et membre bienfaiteur de la SS dès 1933, par ailleurs fondateur de l’ADEFA garantissant l’aryanité des entreprises affiliées et fournisseur essentiel (Wehrwirtschaftsführer) de vêtements pour l’armée ; le juge Franz Zitzlaff, spécialiste de l’aryanisation de la fiscalité ; Erich Froböse, membre du SD (service de renseignement de la SS), qu’on retrouvera en 1943 dans le grand ouest français encadrant la milice Perrot, seule unité française intégrée au SD rayonnant non loin de Cherbourg, où Hallstein fût fait prisonnier (le monde est petit); Hans Großmann-Doerth, l’un des fondateurs de l’École d’ordolibéralisme de Fribourg ; le professeur de droit Friderich Klausing, chef de ce groupe de travail sur les GMbH. Membre du NSDAP dès mai 1933 et, entre autres, gradé Obersturmführer dans la SA, c’est lui qui prendra Hallstein sous son aile dans la fameuse équipée italienne de juin 1938 consacrée à l’harmonisation du droit au sein du vaste programme national-socialiste « Das Neue Europa ». Et pour bien mesurer leur proximité professionnelle, idéologique et amicale, notons que lorsque Klausing fût muté à Prague en 1941, il proposa que sa chaire de droit à l’université de Francfort soit transmise à Hallstein, ce qui se réalisa. On aura compris qu’une once d’antagonisme, voire de simple passivité idéologique, eût été intolérable à ce groupe très soudé et n’aurait pas manqué d’être immédiatement dénoncée et sanctionnée.

Malgré cela, certains tirent encore argument de sa non appartenance au NSDAP pour justifier sa prétendue distance avec le régime. Ils ne se demandent pas si son adhésion pouvait être refusée pour d’autres motifs, en particulier quant à ses mœurs privées. Il se trouve qu’Hallstein ne se maria jamais, ce qui représentait une entorse grave et suspecte aux règles de procréation qui s’imposaient à tout bon membre du Parti. Certains ont pu même y déceler le symptôme d’une sexualité prohibée, de sorte qu’il lui a fallu exciper du témoignage de sa femme de chambre et de ses propriétaires du 15 Stephanstraße à Rostock, pour le blanchir. Sans doute préféra-t-il ce statuquo hors parti, à une enquête plus fouillée dans le parti.

On évoque également un rapport négatif établi en vue de son intégration au sein de l’Université de Francfort en 1941. Il émanait du professeur de gynécologie (et non de droit) Heinrich Guthmann, l’un des contrôleurs idéologiques du corps professoral local. Mais on oublie de mentionner que ce même Guthmann était très mal vu de sa propre hiérarchie du NSDAP. Son fanatisme contre-productif et son allégeance inconditionnelle aux frasques d’Alfred Rosenberg qui agaçaient déjà Herman Goering (autre membre éminent de l’Académie du droit allemand) et Goebbels, ne lui étaient pas favorables. Rien ne dit dès lors que son avis, sans doute motivé par le mystérieux célibat de Hallstein, fût pertinent. En revanche, pour tous les autres responsables du parti, à commencer par le recteur de l’université de Francfort, le très vigilant Walter Platzhoff, membre d’honneur de la SS depuis 1933, Hallstein convenait parfaitement sur le plan idéologique.

En conclusion provisoire de ce très bref survol, on aura sans doute perçu l’aisance avec laquelle Walter Hallstein s’adapta et s’intégra au système national-socialiste. Hitler eût-il gagné la guerre, qu’on aurait retrouvé notre surdoué du droit et du grenouillage politique aux plus hautes fonctions ministérielles, si ce n’est comme conseiller du führer lui-même. Nous poursuivrons cette biographie dans un prochain article, en décryptant notamment les conditions de l’enrôlement d’Hallstein par les services américains.

/A. Dotézac/

NB. Nous tenons à la disposition des lecteurs toutes les sources nécessaires venant à l’appui du présent texte.

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